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Nº 04Les femmes qui ont marqués le MRSQ

Laila Nabizada

Tu cours depuis quand?

Je cours de façon sérieuse depuis 2010.

Tu as couru un ou des marathons de 42,2 km?

J'en ai couru une dizaine : Montréal, Ottawa, Toronto, Shellharbour (Australie), ainsi que quelques demi-marathons.

Combien de 100 km?

Un seul jusqu'à présent. Mais j'ai à mon actif plusieurs autres distances en ultra-trail : le 80 km et le 65 km de l'UTHC, le 50 km de la Chute du Diable, le 50 km des Snowy Mountains en Australie, un Backyard Ultra de 80 km avec Run in Montréal, ainsi que plusieurs autres ultras courus avec mes amis Anne-Lise Nadeau et Laurent Teboul, cofondateurs de Tout-court.ca.

Le MRSQ était ton premier en 2017?

Oui, mon tout premier 100 km. L'année suivante, j'ai enchaîné avec le 50 km.

Est-ce que tu courais dans ton pays?

Non. Je suis née en Afghanistan, où il m'était impossible de courir comme je le fais ici ou en France — même enfant. La seule façon de le faire était en cachette, dans le jardin familial, quand les hommes de la famille n'étaient pas là. En Afghanistan, tant qu'on est enfant et qu'on n'a pas atteint la puberté, on peut encore sortir devant chez soi : courir, jouer au cerf-volant, grimper aux arbres. C'est ce que je faisais — j'étais un vrai garçon manqué. Je jouais dehors avec mes amis, au danda-clique (un jeu qui ressemble un peu au cricket), à courir pour attraper le cerf-volant du vainqueur à l'heure de la bataille de cerfs-volants, et aux billes.

La seule façon de courir, c'était en cachette, dans le jardin familial, quand les hommes de la famille n'étaient pas là.

Je me souviens d'un épisode marquant, à l'époque de l'occupation par l'armée soviétique. J'aidais ma mère à la maison quand les fenêtres se sont mises à trembler, accompagnées d'un bruit d'hélicoptère étrange. Je suis sortie dans le jardin et j'ai vu une traînée de fumée noire dans le ciel. Je me suis précipitée dans la rue, où j'ai croisé le garçon de nos voisins; on s'est regardés, puis on s'est lancé le défi de rattraper l'appareil qui s'écrasait. J'ai enlevé mes sandales, les ai prises dans mes mains, et nous avons couru à en perdre le souffle. Arrivés près du site, à environ 400 mètres je pense, nous avons trouvé cette carcasse de métal échouée dans les champs, une hélice enfoncée dans le sol, la queue pointée vers le ciel. D'autres enfants du quartier étaient déjà rassemblés là. Heureusement, un vieux monsieur armé d'un bâton frappait les chevilles de ceux qui osaient s'approcher trop près — mais on essayait quand même d'avancer, jusqu'à ce qu'un convoi de l'armée rouge arrive sur les lieux. On s'est alors dispersés comme un éclair.

Qu'est-ce qui t'a motivée à recourir un autre 100 km MRSQ?

Stéphanie Simpson et Pierre Faucher sont mes idoles de la course à pied. Stéphanie, pour son parcours de véritable Ironwoman des ultras; Pierre, parce qu'il m'a toujours prodigué de précieux conseils — sur l'entraînement, le choix des chaussures, la course elle-même — et pour son parcours impressionnant au marathon de Boston, année après année. Alors quand j'ai appris que le MRSQ était réorganisé sous la direction de ce duo de stars, il était tout naturel que je revienne — même si je devais ramper pour terminer.

Qu'est-ce qui te motive à courir?

Mes enfants, mon mari, qui sont mes plus grands supporteurs — comme l'était mon père, que j'ai perdu l'an dernier. Il était si fier quand il a appris que j'avais couru mon premier marathon; ça a été un vrai élan pour moi. Et aujourd'hui, en apprenant que les jeunes Afghanes n'ont même plus le droit à l'éducation passé 12 ans, je ressens une profonde révolte. Alors je cours, symboliquement, en leur nom.

Une anecdote du MRSQ de 2017

Je suis arrivée au Belvédère avec mon camelbak et ma lampe frontale, un peu comme une touriste débarquant dans une ville inconnue. Je me souviens encore du regard moqueur d'un gars, un regard qui semblait dire : « Qu'est-ce que tu fais ici? » Je me suis sentie honteuse et découragée, alors je me suis éloignée pour me placer de l'autre côté du groupe.

Vers minuit, si je me souviens bien, le départ du 100 km a été donné. Nous avons descendu le mont Royal en direction du circuit Gilles-Villeneuve, sur l'île Sainte-Hélène. Le tube de mon camelbak n'était pas bien inséré et l'eau ne sortait pas — j'ai dû quitter le groupe pour m'arrêter à un McDonald's, coin rue Ontario, afin d'aller aux toilettes et régler mon sac. Le temps que je ressorte, tout le monde avait disparu. Je connaissais quand même le chemin, alors j'ai pris le pont Jacques-Cartier. Heureusement, Pierre m'attendait près de la Biosphère; il m'a indiqué la direction à suivre et, avec sa bienveillance habituelle, m'a simplement dit que tout irait bien, qu'il fallait continuer. J'ai réussi à rattraper deux dames le long du canal, avant de les perdre à nouveau sur le chemin Riverside. Le soleil se levait, et j'étais émerveillée par ce magnifique lever de jour.

J'ai finalement atteint le Tim Hortons, notre point de rencontre avec le groupe du 50 km — donc à mi-parcours. J'étais sur le point d'abandonner quand, devinez qui je croise? Le même monsieur qui s'était moqué de moi au départ : lui venait de déclarer forfait. Cette nouvelle a été, pour moi, une véritable bouffée de motivation. Je devais lui prouver que j'étais capable d'aller jusqu'au bout — et c'est exactement ce que j'ai fait. Sa moquerie était devenue mon arme, ma motivation.

— Laila NabizadaCoureuse — MRSQ 2017 & 2018

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